« Je demande par SMS à mon correspondant de la génération Y si je peux l’appeler »

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Charlotte n’est pas à l’aise au téléphone. « Quand mes parents m’appellent, je les écoute un maximum », explique-t-elle d’un trait. L’interview téléphonique semble d’ailleurs un supplice : à deux reprises, cette étudiante en communication va proposer de répondre par mail. « J’ai 21 ans, je suis ce que l’on appelle une « digital native », s’excuse-t-elle. Pour moi, le téléphone est intrusif. »

Une propension à prendre la plume numérique qui la dessert actuellement dans son stage en agence de publicité. « On me demande d’appeler des clients pour maintenir le contact. Pour moi, c’est terrible. Au téléphone, j’ai besoin de dire des choses utiles », reconnaît-elle.

Attention, 100 SMS, ce n’est pas 100 messages dans l’urgence, tient-elle à préciser. « C’est juste ma manière de converser, en prenant le temps. » Chaque jour, Charlotte a ainsi quatre ou cinq copains à chacun desquels elle enverra une vingtaine de SMS. « Une conversation peut démarrer à 8 heures du matin et se terminer à 23 heures. La personne ne va pas se vexer si je ne lui réponds pas dans l’instant », précise-t-elle.

Personnalité plutôt introvertie, Charlotte estime que trop souvent la parole est source de « mal-compréhension ». « En écrivant, on peut remanier les phrases, travailler le ton sans être dans une instantanéité absolue. » Car, même si Charlotte est rapide et multitâche, elle reconnaît que l’écriture à son rythme est « une manière de lutter contre la pression du flot d’informations ». Du haut de ses 21 ans, elle regarde d’ailleurs avec étonnement les petits jeunes (ils ont cinq ans de moins !) du lycée et du collège. « Ils ne me semblent plus connectés à la réalité, estime-t-elle. Ils ne passent plus que par les réseaux sociaux et semblent faire les choses uniquement pour les partager, et non pour les vivre. »

Les arrivées successives depuis quinze ans du téléphone portable, des forfaits SMS illimités, du smartphone ont bouleversé nos codes de communication, déjà fortement chahutés au XXe siècle. La « voix qui traverse les murs » d’Aragon, démocratisée dans les années 1960 par les téléphones à coque plastique Telic, a été perçue comme une libération permettant de s’affranchir des distances. Ce n’est plus le cas.

« J’aime bavarder, mais il n’existe pas de bon moment pour décrocher le téléphone, filaire ou mobile », explique Eugénie, fonctionnaire de 27 ans. « Je comprends la réticence des bourgeois du début du XXe à s’en faire installer un chez eux, il paraît qu’ils avaient l’impression de se faire sonner comme des domestiques. Je préfère écrire, relire et envoyer. »

Eugénie est consciente du paradoxe : le téléphone filaire ne nous suivait pas à la trace, pouvait être décroché par le destinataire pour être tranquille. Le SMS, lui, touche son but à chaque fois. « Je le trouve néanmoins moins intrusif, estime-t-elle. Car, dans ma génération, on ne se sent pas obligé d’y répondre. » Y a-t-il d’ailleurs vraiment « une » génération Y ? Eugénie envoie quelques SMS par jour, Charlotte, pour rappel, en est à une centaine, alors que Corentin, 18 ans, étudiant en médecine, qui a lui aussi répondu à notre appel à témoignages « Vous communiquez majoritairement par écrit et écran », dépasse les 250 SMS quotidiens. Les lancements marketing de forfaits et de téléphones seraient-ils les nouveaux marqueurs générationnels ? Questionné à propos de cette jeune adolescente américaine ayant envoyé et reçu 35 463 textos en un mois, Corentin fait le fanfaron : « Si nous avions eu le smartphone en 4e, et non au lycée, ceux de mon âge en seraient là aussi. » Charlotte, elle, lâche un : « C’est monstrueux. »

Contrairement à Eugénie et Charlotte, Corentin n’a d’ailleurs pas l’impression de prendre son temps en écrivant des SMS. « Depuis la classe de 1re, je prends mes cours sur ordinateur. J’écris quasiment à la même vitesse que la parole. En fait, je parle par écrit », résume-t-il. Corentin n’écoute pas les messages téléphoniques, son répondeur expliquant à l’interlocuteur que « la messagerie n’est pas en fonction ». « Les SMS me permettent d’éviter certaines personnes, de régler des problèmes de loin… », énumère le futur médecin, qui veut réserver le téléphone à la vraie intimité, comme celle avec son amie. D’ailleurs, avant de l’appeler, « je lui demande par SMS si je peux le faire », précise-t-il.

Maman de trois ados, Sophie reconnaît en Corentin certains traits de sa propre progéniture. « Ils n’écoutent pas les messages que je leur laisse. Je me suis donc mise aux SMS et cela marche mieux », note cette jeune quinqua franco-américaine qui se surprend à écrire différemment qu’elle ne leur parle. « Je suis une maman assez stricte mais j’ai adopté en écrivant un ton plus intime, léger, de surcroît en anglais. » Un exercice assez plaisant qui l’a d’ailleurs convertie à la cause numérique : « Je suis d’un naturel assez introverti, alors SMS et mails me facilitent la vie. A l’oral, je peux bafouiller, chercher mes mots. Par écrit, je prends le temps pour être bien comprise. »

Pierre, 61 ans, consultant agricole, en est, lui, venu à aimer les SMS… pour des raisons diamétralement opposées. « J’ai plutôt tendance à trop parler et cela m’a joué des tours. Je n’oublie jamais la règle d’or, « scripta manent » , encore plus vraie à l’ère numérique. Ecrire m’incite à la prudence », explique-t-il. Pierre envoie 5 ou 6 SMS par jour, plutôt « utiles et courts », explique-t-il. Mais, à bien y réfléchir, Pierre commence à utiliser ce moyen pour faire des blagues à sa fille de 33 ans.

Tiens, c’est l’âge de Victor, résidant à Amsterdam, qui, lui, commence à se poser de sérieuses questions. La faute à… sa dernière facture téléphonique. « J’ai découvert que depuis douze mois je n’avais qu’une minute de communication voix décomptée mensuellement !, dit-il. Il est tellement facile d’envoyer un message par écrit pour un tout et un rien. Même si je suis partisan des rencontres réelles, je suis tombé dans le piège de cette communication asynchrone et rapide, qui se fait au détriment indéniable de la sociabilité. »

Le comble pour un consultant en communication. Longtemps geek effréné (« j’étais du style à écouter en direct les prises de parole de Steeve Jobs »), Victor a entretenu longtemps une posture d’early adopter, qu’il juge désormais caricaturale : « Premier à avoir le nouvel iPhone, je me disais, devant chaque nouveauté, il me la faut. Désormais, je n’ai plus qu’un BlackBerry basique. Je n’ai pas envie de rentrer à la maison le soir et de vivre ma vie à travers un écran. » Victor, le précurseur, n’est-il pas juste en avance sur le mouvement de balancier mondial qui prône désormais un soupçon de déconnexion ?

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